Non, pas nous

Publié le par Gabrielle

 

Se détester. Se détester à vouloir crever. Toucher le fond et creuser encore, creuser pour rester en vie de haine et de mépris, tout plutôt que lâcher et flotter entre deux eaux. Creuser et appuyer où ça fait mal, se débattre et tenter d'oublier la noyade, juste par lâcheté, juste pour ne pas savoir oser. Pour ne pas leur faire de mal, quitte à continuer à m'en faire ? Sans doute. Pour ne pas me faire ce mal, au définitif absolu, dernière fuite et révérence avant l'oubli ; par lâcheté ne pas pouvoir oser.

 

Ils sont si bien ensemble. Les beaux, les lisses, les solides et bronzés, les épargnés des tourments débiles -non pas forcément de la vie, mais d'incertitudes inutiles. Ils sont beaux, défilent ensemble et s'embrassent évidemment.

La route est plus cahotique pour nous autres. Il y a les hésitations, la honte brûlante au quotidien, le dégoût tant de qualités qui nous érigent d'aimables et imperméables barrières protectrices et maladroites.

Oh je vous entends déjà ; je sais bien que tout n'est pas si tranché, que le bonheur est à la portée de chacun, qu'il ne suffit pas de naitre en des draps de satins ou doté d'un physique divin pour échapper aux tourments du bas monde. Mais tout de même.

Car au delà du corps aimé, c'est l'assurance qui est clé. Et certitude de beauté vaut mille et mille talents en société.

 

Ne le niez pas ! C'est l'assurance qui est clé et la beauté peut l'étayer, son absence la miner, laminer. Ne le niez pas ! Nous autres laids sommes sans cesse à la recherche de nos reflets, usant des vitres et des rétroviseurs ainsi que les plus terribles coquettes. C'est pour y chercher toujours un éclat qui ternirait la certitude de laideur, pour savoir encore ce que voient les autres et se convaincre de nos peurs. Ne le niez pas, même si la beauté n'est pas tout, même si tous les laids n'en sont pas malades et ni tous les beaux légers et bienheureux. Mais l'assurance qu'ils peuvent avoir nous est bien plus difficilement accessible et m'échappe toujours.

 

Ne le niez pas ! Ou ne croyez pas la gamine, ne croyez pas la triste rabat-joie qui traine toujours ses plaies et ses boulets.

Mais croyez l'écrivain ? Je laisse alors les mots à Cauvin. J'ai trouvé ses mots après avoir pensé les miens et me confond d'un triste ravissement devant la résonance qu'ils peuvent y trouver.

 

« Il faut bien que je lui dise, car il est de ma race. Rien ne nous est facile à nous, les vilains, nous n'entrons pas facilement dans les salons, nous n'avons pas ces aises élégantes que prennent ceux qui savent que les regards qu'ils attirent seront d'admiration. Nous sommes à part et nos cordes vibrent douloureusement, violons de douleur que le moindre archet fait tressaillir. »

 

Et encore.


« Elle est belle si naturellement que je me suis parfois demandé si, en ayant l'air naturel, je ne serais pas belle également. Ca ne marche pas, je me suis aperçue dans les glaces : lorsque j'essaie d'avoir l'air naturelle, je ressemble à une aristocrate offusquée, respirant un vieux tas de poissons pourris. »

(CAUVIN, Patrick, Pourquoi pas nous ?, 1983)

Publié dans Divers

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S
<br /> J'ai adoré Torrentera de Cauvin, mais je ne lirai pas "pourquoi pas nous" ça a l'air déprimant.<br /> <br /> Est-ce que c'est moi qui lisais mal, ou tu es plus triste qu'avant?<br /> J'ai la sensation que tu as été prise d'un mal de mélancolie qui ne te ressemble pas.<br /> <br /> <br />
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G
<br /> <br /> Je note alors Torrentera ! Et Pourquoi pas nous est déprimant pour l'avant, pour tout le temps passé en solitaire ; heureusement l'histoire est une sorte de happy end en elle même.<br /> <br /> <br /> Pour la lecture... Oui sans doute, j'ai eu de vraiment mauvais moments dernièrement, qui reviennent encore trop souvent. Je compte sur un nouvel envol pour retrouver plus facilement<br /> l'émerveillement. Et j'en reviens tout juste, encore brulante des coups de soleils et de souvenirs de voyage au grand air !<br /> <br /> <br /> <br />
C
<br /> Justement, quand les fondations sont fragiles, on a moins le choix des moyens pour trouver le bonheur et on arrive d'autant plus vite sur le seul chemin possible pour les gens lucides : cette<br /> acceptation dont tu parles. Enfin, c'est juste mon expérience... A toi de construire la tienne. Bonne chance et bon courage !<br /> <br /> <br />
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C
<br /> Oui, l'herbe est plus verte à côté, c'est sûr. Mais on peut tout de même trouver le bonheur dans notre petit pâturage asséché. Certains ont réussi, pourquoi pas nous ? Et puis, on peut toujours se<br /> consoler en pensant à tous les malheurs qui nous ont été épargné...<br /> (ps merci pour ton soutien qui a fait effet, je me sens bien mieux maintenant)<br /> <br /> <br />
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G
<br /> <br /> Bien sur qu'il faut, qu'il faudrait se contenter de ses bonheurs, de l'absence d'autres malheurs.<br /> C'est une sagesse qui m'échappe encore, une construction qui s'acquière un peu moins facilement quand les fondations sont fragiles. J'essaie, j'essaie ; je sais aussi que de l'acceptation peut<br /> venir une sorte d'harmonie magnifique.<br /> <br /> <br /> J'essaie, j'essaie.<br /> <br /> <br /> <br />