Casseroles en retrouvailles (1/2)

Publié le par Gabrielle

 

Le soir d'été qui tombe, doux et léger comme une caresse, un pan de soie velouté qui enveloppe délicatement les corps où se floutent les frontières entre la chair et l'air.

Ils se sont croisés peu avant, se sont reconnus à grand renforts d'exclamations surprises, le monde est petit tout de même et depuis combien de temps vis-tu là ?

A quelques rues près ils sont presque voisins, et continuent donc d'avancer en commun. Evoquent un peu tout, un peu rien, le temps et le collège, les copains et les profs. Un peu gênés, enthousiasmés et secrètement ravis : ce n'est pas si souvent qu'en croisant un membre de l'autre gente on puisse embrayer si facilement sur des souvenirs et des projets. Tellement facile.

Pourtant on devine parfois, quelque gêne, événement vite évoqué ; ils ont eu chacun leur comptant de bosses à oublier.

 

Dans le crépuscule qui avance, elle se détend un peu elle qui préfère pour se montrer l'ombre à la lumière crue du jour. Non point tant la nuit d'où jaillissent trop souvent de trop vifs éclairages, mais cette promesse de douceur quand commence la nuit où l'on voit encore clair.

 

Ils sont silencieux maintenant, marchant de concert plongés dans leurs pensées, dans ces brouettées de mémoire qui revient en force avec son chargement de souvenirs.

 

Il pense vaguement qu'il lui faudrait relancer la conversation et la simple évocation de cette idée lui en fait voir son incongruité. Maladroit même.

Ils sont bien là, cheminant sans parler ni même se frôler, sans réellement se regarder mais conscients chacun de la présence de l'autre à son coté. Savourant aussi très simplement d'avancer doucement dans cette soirée tiède, sans un souffle de vent pour troubler ce coton d'air qui les enveloppe. Cette impression étrange d'une peau devenue poreuse, ou même aérienne, ou d'un air devenu chair, d'une confusion des limites dans cette atmosphère qui deviendrait palpable.

 

Mais bien sur qu'ils s'observent, tantôt à la dérobée tantôt à découvert lorsque les mots reviennent, juste pour le plaisir d'échanger, de retrouver du regard ce visage à coté.

Son profil à lui, fin, presque aquilin, fermé. Le front haut et la courbe dure d'un nez un peu osseux. Ces joues creuses aux pommettes portées haut, ce front où elle devine la place d'une ride soucieuse, installée le temps comme en propriétaire. Elle se souvient de cette barre verticale au dessus des yeux, qu'il arborait déjà en ces temps anciens, de l'insouciance de l'enfance et de la jeux-nesse. Les enfants savent être cruels il est vrai.

Il n'est pas beau ; non point que la beauté ne soit qu'une question de proportions, dans lesquelles il se défend quoique loin des mannequins bronzés au sourire étincelant. Mais c'est ce sourire qui lui manque, cette assurance qui émane de chaque pore de la peau de ceux qui s'y sentent bien, qui dorent sous les projecteurs d'une attention admirative des unes, envieuse des uns.

 

Son profil à elle, un peu raté, un peu brouillon. Les grands yeux qui fixaient partout et chacun, la ligne dure des lèvres qui se sont figées au repos en une expression stoïque et presque antipathique. Il devine les joues pleines et la peau usée, qu'elle n'a jamais eu belle. Sa manière d'être à coté du monde, de marcher en semblant chercher un mode d'emploi qu'elle n'avait pas. Il se souvient des songes qui hantaient son visage à l'époque, lorsqu'elle s'ennuyait en cours et disparaissait dans ses rêves.

 

Il s'est fait mal, songe-t-elle en l'observant, se remémorant le plaisantin de l'époque, toujours prêt à faire rire quitte à donner pour cela de sa personne. Qui attirait les regards exaspérés des uns, les huées des autres et cumulait ainsi l'attention. Elle se souvient que les filles le draguaient pour le plaisir de le voir rougir et s'embrouiller, avant d'aller rejoindre en riant les groupes rigolards qui l'accueillaient pour l'ambiance qu'il apportait. Toujours une connerie, toujours prêt à y passer à faire plus que sa part de ridicule. Le clown qui se prenait les pieds dans un sac et les tartes en pleine face. Il y tenait dur à son image de bouffon et personne ne l'obligeait non ? C'est qu'il aimait donc ça disaient les filles qui étouffaient parfois de rares percées de remords qu'il se chargeait vite d'effacer en enchérissant dans le ridicule. Son image... Façade officielle qui le précédait, qui restait longtemps dans les mémoires, celui qu'on tolère dans son rôle sans pour autant l'estimer. Celui qui n'était pas vraiment un homme car les clowns n'ont pas de sexe et qu'il semblait de toute façon tellement incongru de s'intéresser à lui dans ce sens.

 

Elle s'est aigrie, songe-t-il en l'observant, se remémorant l'invisible d'antan, celle dont on ne se souvenait jamais du nom. Elle avait créé un monde intérieur qu'il lui espérait plus tendre que les moqueries des ados. Elle avait fuit, joué la transparence jusqu'à n'être même plus cible de railleries, les préférant absente quand il en avait fait sa vie. Miss Personne dont on découvrait la tête sur les photos de classe sans réellement s'y arrêter. C'était juste un peu dérangeant, vu que ça laissait un blanc dans le remplissage des prénoms. Celle qui accompagnait plus qu'appartenait à un groupe d'autres filles plus ou moins jolies mais en tous cas plus établies, qui ne proposait pas mais tombait souvent d'accord. Qui semblait parfois à mille lieux d'elles et pas tellement impliquée, du coup qu'on ne voyait pas trop de soucis à laisser de coté. Qu'on appelait machine ou mocheté parce qu'après tout c'était vrai et puis merde, c'était quoi déjà son nom ? Elle ne semblait pas s'en formaliser et les surnoms font partie de la jeunesse. Elle était conciliante il est vrai.

 

Deux gamins choyés à priori par la vie, sans trop de problèmes ou soucis. Mais qui partagent aussi ce crochet rouillé coincé dans un coin de la gorge et de la mémoire, cette voix méchante et cynique sur l'épaule, ils en connaissent le poids familier qui se lit dans le visage qui grimace ou qui se ferme.

Deux gamins maladroits et gauches, pour qui certaines années furent plus difficiles que d'autres. La jeunesse a toujours laissé des traces au coeur des adultes sans avoir même teinte pour tous.

Ils en ont fini pourtant avec les cours de récréation, sans l'avoir encore tout à fait réalisé. Elle s'est un peu affirmée, mais n'osera cependant faire le premier pas ; il s'est un peu apaisé, mais ne l'aurait fait qu'en public et pour s'amuser. Ils se sont un peu acceptés, sans savoir encore si le reste du monde s'y est accordé.

Publié dans Fictions

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