Casseroles en retrouvailles (2/2)

Publié le par Gabrielle

Il avance lentement, troublé par sa présence unique. Si elle se meut d'ombre depuis des années, c'est au grand jour et sous les rires qu'il a appris à manoeuvrer ; la nuit, temps des murmures dissimulés, lui est nouveauté inquiète. Il sait qu'il devrait faire quelque chose et ne serait-ce que parler, plaisanter et moquer ou lui ou elle s'il l'osait. On attend toujours quelque chose du premier sur scène et il s'inquiète de ce cheminement silencieux. Non point désagréable mais terriblement peu courant.

 

Elle aimerait faire un premier pas, vraiment. Ils sont grands tous les deux et n'a plus lieu d'être cette terreur qui la gardait coite en arrière plan. S'il savait comme elle l'a apprécié, comme elle a rêvé ses lèvres et ses bras, avec la naïveté farouche de l'adolescence, puis sans qu'ils ne disparaissent, avec aussi le désir puissant de l'adulte aujourd'hui. Elle se demande vaguement combien se sont glissées entre ces bras maigres, ont trouvé la peau sous le tissu et l'individu sous le masque. Elle l'observe du coin de l'oeil, son visage ouvert et mobile, où le clown de naguère a laissé cette appréciable palette d'expressions. Mobile et volubile, à l'aise avec les mots et le face-à-face, ses années de plaisantin l'ont armé d'une étonnante faculté à communiquer. Toujours le bon mot, quitte à ce qu'il soit contre lui même, toujours aimable et et rieur à l'extrême, tandis qu'elle restait immobile et figée, moue terne d'indifférent dédain.

 

S'il savait comme l'avait attiré ce garçon qui jouait au clown, comme l'attire aujourd'hui ce jeune homme accompli. Elle sait qu'elle n'en a jamais fait assez, qu'elle n'a jamais osé s'exprimer quand il fallait ; mieux valait l'ignorance que le refus, mieux valait n'exister pas plutôt qu'en négatif.

 

De sa poche glisse une main qui vient au rythme de leurs pas se balancer tâtant inconsciemment le terrain.

 

Il sursaute intérieurement à ce mouvement de main, à peine esquissé et surement pas vers lui. Il n'est pas de place ici à l'impulsif s'il ne veut pas se briser. Oh il en a fait sa vie de ces blagues ; à force il avait appris à répondre à ces filles qui papillonnaient juste pour le faire trébucher. Mais ce soir il n'est pas certain de reprendre son équilibre si elle l'esquive comme elles faisaient autrefois.

 

Oh, elle ne le faisait pas. Même en plaisantant il était inenvisageable qu'elle se rapproche un temps soit peu du jeu de la drague. Lui dans l'excès elle dans le retrait, chacun à leur manière avaient-ils esquivé les relations compliquées de la vie sexuée, le sadisme blessant des adolescents.

 

Si elle savait comme il a cherché son regard, durant ces années. Parce qu'elle ne riait pas de ses pantomimes, parce qu'elle n'esquissait jamais un geste creusant l'humiliation qu'il s'imposait, au contraire des autres quels qu'en soient leurs moyens.

 

Il est vrai qu'elle ne riait pas beaucoup, ce détachement amer lui était déjà familier. Elle ne riait pas à ses chutes mais souriait parfois, de ce sourire désabusé qu'il cherchait.

 

Le rire des autres... Lui avait bien servi un temps, puisqu'on ne tapait pas trop sur le pitre local dont on profitait tout de même, comme on use sans oser trop le dégrader le matériel de collectivité. Quoiqu'au final on s'en fiche. Il s'était fait trainer dans la boue et y avait plongé lui même évitant ainsi le massacre ; on avait pour lui cet amusement mêlé de dégout et pitié que ne peuvent qu'espérer les maladresses des clowns.

 

Elle est à cent lieues d'imaginer, pense-t-il amusé, les souvenirs qu'elle fait remonter. Confusément devine-t-il une base commune à leurs manières d'êtres si compliquées à tenir, bases si fragiles offertes à l'adulte qu'ils sont chacun devenus. Elle résolvait ses maladresses en ne faisant rien, se planquant bien pour éviter de se cogner ; il plongeait et se frappait exprès, ainsi pouvait-il espérer dissimuler d'authentiques bleus.

 

Toujours le bon mot, toujours accessible, songe-t-elle à son égard, tandis qu'elle n'a pu devenir que la statue d'airain, la glace inaccessible de dédain couvrant les moqueries des voisins. Protégée derrière un mur épais qui l'empêche aussi bien de tendre la main.

 

Toujours cette écoute confiante, toujours l'amabilité adaptable, qui sait répondre aux bons mots comme apprécier le silence, songe-t-il à son égard, tandis qu'il n'a pu rester qu'amuseur, à l'aise en toute occasion tant qu'il peut s'accrocher à son rôle. Et frôlant la panique alors qu'il s'engage sur des voies peu familières et fraie avec ce qui peut compter.

 

Et pourtant il y avait ces regards, songent-ils ensemble et séparément, qui pouvaient en dire assez pour espérer tenter...

 

Heureusement que je n'ai rien osé de plus, que le geste d'invite peut s'excuser comme un mouvement naturel et sans arrière pensée, rumine-t-elle alors que sa main continue à se balancer seule dans le vide.

 

Et si elle la retirait, panique-t-il en découvrant pour une fois qu'il se sent incapable d'agir et d'aller de l'avant. Je sais danser sous les huées de fruits pourris, mais trois tours en silence sont encore trop me demander.

 

 

Au pire il ne s'est rien passé.

 

Au pire je pourrais en jouer.

 

 

Un peu gauche, il manque la louper, se reprend en rougissant -et comprend aujourd'hui l'attrait des ombres pour la dissimulée. Et glisse dans sa main sèche la sienne aux ongles rongés.

 

Alors qu'elle sent sa main rejointe, alors qu'il espère et sent l'infime pression de ses doigts sur les siens, alors chacun se délestent-ils enfin d'un poids ancien, lâché en un soupir commun.

Publié dans Fictions

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