Lundi 26 septembre 2011 1 26 /09 /Sep /2011 17:22

 

Je ne t'en pensais plus capable. Ou plutôt ne m'en pensais plus atteignable. Je pensais avoir réussi à la distance et le détachement ; que tes avis comptaient, atteignaient la raison, tonnaient sans assommer.

Je pensais avoir pris assez de recul pour ne plus voir les détails de tes passes d'arme qui me filaient la nausée. Et du fait en rester hors de portée.

Comme quoi on n'est jamais sur de grand chose si ce n'est des faiblesses de son plastron. Car c'est bien alors que tu as choisi d'envoyer tes éclats, obus lapidaire aux shrapnels éclairs. Mine de rien, sans y prendre garde. Avec cette raison un peu agacée, de paternalisme sur qui est si souvent le tien quand tu tentes de me rendre à tes raisons.

 

On ne s'assoit pas d'un coup de pied dans les genoux. Reste à voir si l'on s'en relève.

 

Je rampe lourdement, fuyant maladroitement. Les bêtes blessées savent à certains moments fuir l'ami devenu danger. Je vais donc me terrer, panser des blessures ouvertes qui en ont réveillées tant.

 

Bien sur j'en fais trop. Bien sur je n'aurais pas dû me noyer d'un peu d'eau lancée à la figure pour me rafraichir les idées.

Résultat je crois qu'il va me falloir du temps pour cracher toute cette eau. Les yeux n'en délivrent pas beaucoup à la fois et je ne sais pas où inciser l'abcès.

Comme ce ciment bas de gamme, qui s'effrite quand on gratte ; et s'effondre à la moindre secousse. Comme ceux qui restent pris en dessous, je me sens ruine fragile et propriétaire terrorisé.
Désemparée.

 

Mais on se casse la gueule d'une pichennette, lorsque l'on marche au bord du gouffre. Après il faut remonter à la force des poignets. Ne surtout pas compter sur une main tendue : je n'ai pas crié pour ameuter les foules et tu continues ton discours du haut de la corniche. Ais-je vraiment envie de faire l'effort d'y grimper ?

 

Je ne pensais plus pouvoir être ainsi blessée. Comme toute illusion qui vole en éclat, la chute est dure.

Désarroi, désarmée, désemparée : succession de privatifs qui illustrent au mieux ce plancher qui s'est effondré sous mes pieds.

 

 

Non sans doute on ne peut pas discuter. Tu frappes en parlant et je m'effondre en bêlant ; excuse moi alors la fuite et le temps pour me réparer. Il s'agit d'un peu plus que me repoudrer le nez.

Mais tu n'excuses pas plus que tu ne cherches à mesurer. Il ne s'agissait que de mots, en prendre ombrage est donc de trop ! C'est donc que la faute me revient, après tout tu n'exprimais que cette vérité que tu chéris, qui n'est pourtant comme pour tous l'expression maladroite de ce qui filtre à travers ton regard. Et comme nous tous il t'est insupportable de simplement entendre prétendre que cela puisse être subjectif.

Alors c'est que la faute me revient, d'avoir pris la balle en pleine face. Sans doute ne visais-tu que le bras, histoire que je comprenne, comme ces fractures qui viennent au gamins quand les parents veulent appuyer un peu fort une leçon.

Alors j'ai fugué.

Par Gabrielle - Publié dans : Instantanés
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Jeudi 25 août 2011 4 25 /08 /Août /2011 14:05

 

La semaine dernière, j'ai réalisé un projet né il y a quelques années, alors que je suis tombée par hasard (sur le set de table d'une pizzeria) sur une publicité vantant le balisage prévu le long de la Loire. Lié au projet EuroVelo 6, est né l'idée de la Loire à vélo.

Il s'agissait de prévoir et aménager un itinéraire balisé, de Nevers à l'océan, le long de ce fleuve trop capricieux pour être correctement navigable, dont toute une partie est classée au patrimoine mondial de l'Unesco.

Ca tombe bien, je viens de là, du Val de Loire et ses châteaux royaux.

 

Des kilomètre de piste cyclable, tentant d'être le moins souvent possible sur une route partagée par les voitures.

Alors ce fut vite fait : deux soeurs, deux vélos, une remorque. Parce que nous n'avions pas trop de sacoches et parce que, surtout, nous voulions être capables d'emmener avec nous le chien de la famille, athlète accompli mais aux pattes un peu courtes pour courir aussi longtemps que nous comptions rouler (peu ! mais tout de même).

 

Ce fut magique ! J'en rapporte des coups de soleil, des griffures aux jambes et un peu de vide dans mon porte-monnaie.

Mais aussi des paysages magnifiques, un amour infatigable pour ce pays d'adoption, un émerveillement quotidien pour ses merveilles.

Il y eu le premier après-midi, la route partant d'un peu avant Orléans : du terrain connu, battu et rebattu par mes semelles et mes roues, par les pattes de la chienne toujours partante pour sortir.

Mais passé Orléans, l'aventure ! Déjà passant sur l'autre rive, peu connue puisque les ponts sont presques rares sur la Loire. Et surtout, quittant la route pour la levée, cette digue qui serpente pour prévenir les crues du fleuve, c'est une succession de petits villages, aux noms plus ou moins familiers ("mais oui, mon pote de la musique habite ici !").

D'anciennes fermes magnifiques et des lotissements tout neufs. Et la Loire, la Loire, tranquille et magique.

 

Loire à Vélo, il nous fallait donc rouler. Mais également petites vacances entre soeurs, tourisme tranquille et bavardages. Sans compter qu'il est impossible de filer tout droit sans s'arrêter, quand on longe tant de beautés !

Et n'oublions pas que nous sommes loin d'être des sportives accomplies... Heureusement, la Loire a priori c'est tout plat !

 

Un arrêt à Meung sur Loire en fin d'après midi, pour jeter un oeil à la ville, s'assoir sous les halles et s'étaler sur une pelouse. Mais pour la nuit ? Nous voilà reparties, sur les conseils d'une passante, nous assurant d'un camping à Beaugency.

C'est un peu avant la ville, que nous ne souhaitions pas traverser, que l'on décide plutôt de bivouaquer.

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Le chien découvre la tente, avec quelques difficultés à comprendre cette étrange promenade où nous ne rentrons pas à la maison -au moins à une maison, habituée qu'elle est à nous suivre partout chez les uns et les autres- pour la nuit. Elle comprendra vite l'intérêt d'une prairie la nuit, quand elle est libre d'aller au milieu de toute la vie nocturne.

 

Le lendemain départ tranquille, nous espérons faire route vers Blois (une quarantaine de kilomètres, autant que la première étape). Des chemins et des sous-bois, pratiques pour éviter le soleil... Qui n'est cependant pas au rendez-vous : on sort les anoraks avant d'être trempées par la pluie et roule !

 

En début d'après-midi c'est l'arrivée à Blois : pas bien vite me direz-vous, il faut dire que l'on trainasse quand la chienne court... Et que, malgré le franc succès de la remorque, j'ai un peu peur d'abimer mon vélo en la tirant trop souvent, ayant déjà en charge les bagages.

Si un expert en vélo passe par ici, combien on peut espérer tracter avec un VTT amateur pas forcément terrible sans risque de l'abimer ? (je dispose d'un Rockrider 6.2 qui doit avoir quelques années, trouvé en plutôt bon état dans un tas d'encombrants attendant le passage des poubelles).

Tout ça pour dire qu'on roule peu ou du moins lentement. On en profite pour causer, rire de tirer le chien quand on croise des randonneurs tirant leurs enfants : chacun sa croix !

 

Blois, que je ne connaissais pas, s'avère très jolie : nombreuses maisons anciennes très bien restaurées, château tout simplement royal et pas mal de rues piétonnes. Un peu trop chic à mon gout tout de même, comme l'impression qu'en centre-ville ne résident qu'une population aisée : pas très accueillant, peu chaleureux.

Du coup on décide de s'y poser pour deux nuits, histoire d'avoir le temps de la visiter bien le lendemain.

L'après-midi, on tourne tranquillemnt à pieds autour du camping, allant découvrir un village minuscule et non loin, chippant des pommes dans des jardins et vergers abandonnés, dévalisant de leurs mûres les ronces du chemin : goûter sauvage après le pique nique sous la pluie, le soleil revenu dans l'après-midi.

 

Le château représente tous mes étés d'enfance, trainée dans les batisses du Val de Loire : pierre blanche de tuffeau, salamandre et porc-épics s'intercallant avec les chiffre de tous les rois de la Renaissance et d'après...

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D'étranges choses aussi, comme cette collection de gargouilles descendues de leurs toits, s'exposant à hauteur de regard. Ou ce "violon décoratif" en faïence, qui m'a laissée un peu perplexe je dois l'avouer...

 

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En sortant, sur la place devant le château, étrange surprise : du bâtiment d'en face, surgissent d'étranges bestioles qui s'agitent au son d'une musique un peu angoissante, ponctuée de leurs cris.

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Durant quelques minutes, ils remuent et menacent, avant de rentrer tranquillement d'où ils viennent : nous venons de tomber sur la maison de la magie, en partir contruite en l'honneur d'un illusionniste célèbre (?) né à Blois : Jean-Eugène Robert-Houdin, non pas Houdini mais qui l'inspira jusque dans le choix de son nom.

De jolies expositions, une salle sympathique proposant de nous confronter à des illusions d'optique et de petits jeux (voir les deux visages dans un dessin, etc etc) : agréable sans être absolument incontournable, mais très abordable si vous comptez visiter le chateau, du fait des billets combinés.

 

Dans la ville, bien des jolies choses à voir :

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Les pans de bois sont rois, superbement conservés, concernant majoritairement des maisons particulières, toujours habitées.

 

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Des musées ? Allons bon, tout juste une façade et la courette de quelques appartements, ayant gardé quelques décors d'époque !

Par Gabrielle - Publié dans : Escapade
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Jeudi 4 août 2011 4 04 /08 /Août /2011 10:57

 

Se détester. Se détester à vouloir crever. Toucher le fond et creuser encore, creuser pour rester en vie de haine et de mépris, tout plutôt que lâcher et flotter entre deux eaux. Creuser et appuyer où ça fait mal, se débattre et tenter d'oublier la noyade, juste par lâcheté, juste pour ne pas savoir oser. Pour ne pas leur faire de mal, quitte à continuer à m'en faire ? Sans doute. Pour ne pas me faire ce mal, au définitif absolu, dernière fuite et révérence avant l'oubli ; par lâcheté ne pas pouvoir oser.

 

Ils sont si bien ensemble. Les beaux, les lisses, les solides et bronzés, les épargnés des tourments débiles -non pas forcément de la vie, mais d'incertitudes inutiles. Ils sont beaux, défilent ensemble et s'embrassent évidemment.

La route est plus cahotique pour nous autres. Il y a les hésitations, la honte brûlante au quotidien, le dégoût tant de qualités qui nous érigent d'aimables et imperméables barrières protectrices et maladroites.

Oh je vous entends déjà ; je sais bien que tout n'est pas si tranché, que le bonheur est à la portée de chacun, qu'il ne suffit pas de naitre en des draps de satins ou doté d'un physique divin pour échapper aux tourments du bas monde. Mais tout de même.

Car au delà du corps aimé, c'est l'assurance qui est clé. Et certitude de beauté vaut mille et mille talents en société.

 

Ne le niez pas ! C'est l'assurance qui est clé et la beauté peut l'étayer, son absence la miner, laminer. Ne le niez pas ! Nous autres laids sommes sans cesse à la recherche de nos reflets, usant des vitres et des rétroviseurs ainsi que les plus terribles coquettes. C'est pour y chercher toujours un éclat qui ternirait la certitude de laideur, pour savoir encore ce que voient les autres et se convaincre de nos peurs. Ne le niez pas, même si la beauté n'est pas tout, même si tous les laids n'en sont pas malades et ni tous les beaux légers et bienheureux. Mais l'assurance qu'ils peuvent avoir nous est bien plus difficilement accessible et m'échappe toujours.

 

Ne le niez pas ! Ou ne croyez pas la gamine, ne croyez pas la triste rabat-joie qui traine toujours ses plaies et ses boulets.

Mais croyez l'écrivain ? Je laisse alors les mots à Cauvin. J'ai trouvé ses mots après avoir pensé les miens et me confond d'un triste ravissement devant la résonance qu'ils peuvent y trouver.

 

« Il faut bien que je lui dise, car il est de ma race. Rien ne nous est facile à nous, les vilains, nous n'entrons pas facilement dans les salons, nous n'avons pas ces aises élégantes que prennent ceux qui savent que les regards qu'ils attirent seront d'admiration. Nous sommes à part et nos cordes vibrent douloureusement, violons de douleur que le moindre archet fait tressaillir. »

 

Et encore.


« Elle est belle si naturellement que je me suis parfois demandé si, en ayant l'air naturel, je ne serais pas belle également. Ca ne marche pas, je me suis aperçue dans les glaces : lorsque j'essaie d'avoir l'air naturelle, je ressemble à une aristocrate offusquée, respirant un vieux tas de poissons pourris. »

(CAUVIN, Patrick, Pourquoi pas nous ?, 1983)

Par Gabrielle - Publié dans : Divers
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Lundi 1 août 2011 1 01 /08 /Août /2011 15:46

Du plus loin qu'il se souvient, toujours a-t-il aimé ces explosions du ciel. Toujours a-t-il attendu l'été, ses nuits et ses festivités, pour leurs chefs-d'œuvre artificiers.

L'enfance à laissé passé l'adolescence et l'entrée chaotique dans l'adulte, sans qu'il ne perde en rien cet émerveillement de gamin.

Il se contentait d'un rien, quelques fusées brillantes et l'enthousiasme d'un village ridicule ; il appréciait aussi la foule pressante et les miracles de la capitale. Mais tous le contentaient, tous l'émerveillaient.

 

Parce qu'ils illuminaient la nuit, parce qu'ils étaient feux et légers, dangereux et beauté... Il ne mettait pas en mots ni en causes le sentiment qui le prenait invariablement au spectacle des fusées.

 

Longtemps, parce qu'il n'entendait venir l'explosion qu'après l'avoir vue briller, il avait espéré ne pas l'entendre, qu'enfin aient été trouvées des fusées silencieuses. Plus tard, tout en sachant l'impossibilité, connaissant la physique et la célérité, il ne pouvaient s'empêcher d'espérer. Un feu d'artifice où ne s'entendraient que les sifflements des fusées, le crépitement des paillettes en plein ciel, l'aurait ravi au delà du possible.

 

Le tonnerre tonne toujours et il en supportait les coups sourds en une patience agacée. Tout cela dénaturait l'aérien du spectacle, qu'il aimait coordonné de musique. La musique était aérienne, les sifflements et les couleurs également ; le tonnerre agressif en rappelait durement les origines matérielles qu'il aimait à oublier.

 

Parce qu'elle n'est pas la dimension la plus à ton avantage.

Ta gueule, ici ça n'a rien à voir.

 

Il était souvent d'accord avec la voix pénible perchée sur son épaule, au creux de ses pensées, dont le poids s'était depuis le temps fait familier. Il n'y avait pour cela qu'à faire preuve d'un peu de ce réalisme dont il n'était pas dépourvu.

Mais ici... Cela n'avait rien à voir. Ici peut être seulement, mais il en était du moins certain. Non ce spectacle offert par les explosions de lumière allait au delà du beau et du laid, n'était qu'esthétique pure et détachée des sujets.

 

Parce qu'elle n'est pas humaine tu n'y souffres pas de comparaison.

Ta gueule, c'est parce qu'elle n'a rien d'humain qu'il n'y a rien à comparer.

 

Bien sur ils étaient au delà de toute comparaison, le détachaient de ses attaches au matériel. Mais justement parce qu'ils l'en détachaient, sa propre laideur importait peu.

 

Il ne pleurait pas devant leur beauté, pas même d'émerveillement. Il savourait sereinement, éloigné pour un temps. Combien d'heures avait-il passé ainsi, allongé sur la butte où se posaient les spectateurs, écoutant d'une oreille amusée les discussions des plus passionnés.

 

Envieux des amitiés et de leurs démonstrations.

Ta gueule, c'est pas le sujet.

 

Il l'était souvent, entre sa conscience et lui même ; ici encore ils arrivaient souvent à de semblables conclusions. Mais tout cela n'avait pas court à ce sujet. Il s'agissait ici de l'ambiance amicale et douce, des groupes qui s'installaient au crépuscule en attendant que succède au soleil les lueurs artificielles.

 

On voit moins de détails à la nuit tombée.

Ta gueule. L'obscurité m'est précieux artifice en tout temps, mais elle est nécessaire aux feux scintillants. Et cela seul peut compter lors du spectacle.

 

Bien sur il utilisait l'ombre pour se montrer à son avantage, avait coutume de rire d'un profil qui se trouvait meilleur après la nuit tombée. Mais ces éclats de feu colorés ! Il n'était plus question de se cacher ou de remâcher d'anciens ressentiments. Juste d'observer en souriant, communion de publics émerveillés, l'explosion du ciel coordonnée. Il y avait quelque chose qui les dépassait tout, une magie de pyrotechnie qui dépassait à son avis tous les miracles de la technologie. Un spectacle où tout concourait à l'ensemble, ou l'individu n'existait plus qu'en un réceptacle sens, dilués dans le spectacle.

 

Où se dissoudre et s'oublier.

Par Gabrielle - Publié dans : Fictions
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Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 11:50

Il avance lentement, troublé par sa présence unique. Si elle se meut d'ombre depuis des années, c'est au grand jour et sous les rires qu'il a appris à manoeuvrer ; la nuit, temps des murmures dissimulés, lui est nouveauté inquiète. Il sait qu'il devrait faire quelque chose et ne serait-ce que parler, plaisanter et moquer ou lui ou elle s'il l'osait. On attend toujours quelque chose du premier sur scène et il s'inquiète de ce cheminement silencieux. Non point désagréable mais terriblement peu courant.

 

Elle aimerait faire un premier pas, vraiment. Ils sont grands tous les deux et n'a plus lieu d'être cette terreur qui la gardait coite en arrière plan. S'il savait comme elle l'a apprécié, comme elle a rêvé ses lèvres et ses bras, avec la naïveté farouche de l'adolescence, puis sans qu'ils ne disparaissent, avec aussi le désir puissant de l'adulte aujourd'hui. Elle se demande vaguement combien se sont glissées entre ces bras maigres, ont trouvé la peau sous le tissu et l'individu sous le masque. Elle l'observe du coin de l'oeil, son visage ouvert et mobile, où le clown de naguère a laissé cette appréciable palette d'expressions. Mobile et volubile, à l'aise avec les mots et le face-à-face, ses années de plaisantin l'ont armé d'une étonnante faculté à communiquer. Toujours le bon mot, quitte à ce qu'il soit contre lui même, toujours aimable et et rieur à l'extrême, tandis qu'elle restait immobile et figée, moue terne d'indifférent dédain.

 

S'il savait comme l'avait attiré ce garçon qui jouait au clown, comme l'attire aujourd'hui ce jeune homme accompli. Elle sait qu'elle n'en a jamais fait assez, qu'elle n'a jamais osé s'exprimer quand il fallait ; mieux valait l'ignorance que le refus, mieux valait n'exister pas plutôt qu'en négatif.

 

De sa poche glisse une main qui vient au rythme de leurs pas se balancer tâtant inconsciemment le terrain.

 

Il sursaute intérieurement à ce mouvement de main, à peine esquissé et surement pas vers lui. Il n'est pas de place ici à l'impulsif s'il ne veut pas se briser. Oh il en a fait sa vie de ces blagues ; à force il avait appris à répondre à ces filles qui papillonnaient juste pour le faire trébucher. Mais ce soir il n'est pas certain de reprendre son équilibre si elle l'esquive comme elles faisaient autrefois.

 

Oh, elle ne le faisait pas. Même en plaisantant il était inenvisageable qu'elle se rapproche un temps soit peu du jeu de la drague. Lui dans l'excès elle dans le retrait, chacun à leur manière avaient-ils esquivé les relations compliquées de la vie sexuée, le sadisme blessant des adolescents.

 

Si elle savait comme il a cherché son regard, durant ces années. Parce qu'elle ne riait pas de ses pantomimes, parce qu'elle n'esquissait jamais un geste creusant l'humiliation qu'il s'imposait, au contraire des autres quels qu'en soient leurs moyens.

 

Il est vrai qu'elle ne riait pas beaucoup, ce détachement amer lui était déjà familier. Elle ne riait pas à ses chutes mais souriait parfois, de ce sourire désabusé qu'il cherchait.

 

Le rire des autres... Lui avait bien servi un temps, puisqu'on ne tapait pas trop sur le pitre local dont on profitait tout de même, comme on use sans oser trop le dégrader le matériel de collectivité. Quoiqu'au final on s'en fiche. Il s'était fait trainer dans la boue et y avait plongé lui même évitant ainsi le massacre ; on avait pour lui cet amusement mêlé de dégout et pitié que ne peuvent qu'espérer les maladresses des clowns.

 

Elle est à cent lieues d'imaginer, pense-t-il amusé, les souvenirs qu'elle fait remonter. Confusément devine-t-il une base commune à leurs manières d'êtres si compliquées à tenir, bases si fragiles offertes à l'adulte qu'ils sont chacun devenus. Elle résolvait ses maladresses en ne faisant rien, se planquant bien pour éviter de se cogner ; il plongeait et se frappait exprès, ainsi pouvait-il espérer dissimuler d'authentiques bleus.

 

Toujours le bon mot, toujours accessible, songe-t-elle à son égard, tandis qu'elle n'a pu devenir que la statue d'airain, la glace inaccessible de dédain couvrant les moqueries des voisins. Protégée derrière un mur épais qui l'empêche aussi bien de tendre la main.

 

Toujours cette écoute confiante, toujours l'amabilité adaptable, qui sait répondre aux bons mots comme apprécier le silence, songe-t-il à son égard, tandis qu'il n'a pu rester qu'amuseur, à l'aise en toute occasion tant qu'il peut s'accrocher à son rôle. Et frôlant la panique alors qu'il s'engage sur des voies peu familières et fraie avec ce qui peut compter.

 

Et pourtant il y avait ces regards, songent-ils ensemble et séparément, qui pouvaient en dire assez pour espérer tenter...

 

Heureusement que je n'ai rien osé de plus, que le geste d'invite peut s'excuser comme un mouvement naturel et sans arrière pensée, rumine-t-elle alors que sa main continue à se balancer seule dans le vide.

 

Et si elle la retirait, panique-t-il en découvrant pour une fois qu'il se sent incapable d'agir et d'aller de l'avant. Je sais danser sous les huées de fruits pourris, mais trois tours en silence sont encore trop me demander.

 

 

Au pire il ne s'est rien passé.

 

Au pire je pourrais en jouer.

 

 

Un peu gauche, il manque la louper, se reprend en rougissant -et comprend aujourd'hui l'attrait des ombres pour la dissimulée. Et glisse dans sa main sèche la sienne aux ongles rongés.

 

Alors qu'elle sent sa main rejointe, alors qu'il espère et sent l'infime pression de ses doigts sur les siens, alors chacun se délestent-ils enfin d'un poids ancien, lâché en un soupir commun.

Par Gabrielle - Publié dans : Fictions
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